Koebel (Michel) « A quel âge devient-on citoyen ? »
paru dans la revue Enfants d'Europe, n°1, septembre 2001

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REACTIONS DES LECTEURS


La réaction de Benoît Roos

Michel,
Plusieurs remarques concernant ton article « A quel âge devient-on citoyen » que j’ai trouvé fort intéressant. Cette problématique, nous en avons déjà fréquemment parlé au MJS à cause du conseil des enfants de la ville de Colmar et de la revendication de certains pour abaisser l’âge de la majorité à 16 ans.
Doit–on considérer les enfants comme des citoyens ? Evidemment oui puisqu’ils participent à leur façon à la vie de la cité. Je me souviens d’ailleurs d’un livre à compléter (genre cahier de calcul de CP) que l’on nous avait acheté au primaire et qui s’appelait « citoyen demain ». Je l’ai retrouvé par la suite au grenier et ce titre m’avait choqué. En quoi un enfant ne serait pas citoyen ? La citoyenneté ne désigne pas plus un degré de connaissance ou de maturité qu’une majorité légale. On peut être citoyen sans avoir le droit de vote ni la nationalité du pays de résidence. Etre citoyen c’est deux définitions : habiter la cité ; être de la nationalité du pays. La première me semble évidemment plus légitime.
Néanmoins peut-on en déduire que chaque individu, parce qu’il est citoyen, doit pouvoir jouir des mêmes privilèges ? Je ne le crois pas. Au-delà des connaissances et de la maturité pouvant manquer à un enfant, un autre facteur rentre en compte : c’est la capacité à résister aux pressions de l’entourage et l’autodétermination. De nombreux adultes ne possèdent pas non plus ces qualités-là, mais l’enfance en est la période privilégiée. On risquerait de ne transposer alors que le modèle parental ou de l’école (dans le cas de l’absence des parents). Quelle serait la crédibilité d’un tel vote ? Cela reviendrait à ce que proposent certains extrémistes de droite, c’est à dire de donner au chef de famille un nombre de vote équivalent au nombre de personnes dans la famille.
Non, la citoyenneté ne se résume pas au seul vote et c’est pour cela que le vote ne me paraît pas être une fin en soi pour affirmer sa citoyenneté. D’ailleurs dans la première partie de ton article, tu rappelles les champs d’applications du suffrage universel (femmes, pauvres, etc.). Il faut y ajouter les personnes déchues de leur droit de vote (condamnés, déficients mentaux). Mais sont-ils encore citoyens alors ? Oui s’ils participent (à leur façon) à la vie de la cité. Aujourd’hui le principal enjeu est pour moi le vote des étrangers non communautaires aux élections locales.
Enfin je profite de ta première note, très importante selon moi, où tu expliques que tu désignes d’un même terme « conseils d’enfants » et « conseils de jeunes » (pour simplifier). Je crois là qu’il y a des distinctions fondamentales avec encore une fois la question de l’âge qui revient. J’ai trop vu ce que Meyer a pu faire de son conseil des enfants, parade de pseudo-démocratie, destiné à tuer n’importe quelle autre expérience de conseil de jeunes qui pourrait être trop virulente contre le pouvoir en place. Je ne dis pas en cela que le conseil des enfants est inutile, mais qu’il joue le rôle aujourd’hui dans la plupart des communes (de droite ou de gauche d’ailleurs) de caution démocratique au maire. C’est pour reprendre ton expression : « s’exercer » à la démocratie. Afin que les jeunes (je préfère ce terme qui englobe l’enfance, l’adolescence et les jeunes adultes) aient la possibilité « d’exercer » la démocratie, il faut qu’il existe des institutions propres à ces âges. Le CDJ en est un premier exemple timide, les conseils d’enfants aussi. A quand un véritable conseil de jeunes avec budget, programmes, élections ? C’est ce que nous devons réussir à construire aujourd’hui.

La réponse de Michel Koebel
Nous sommes en grande partie sur la même longueur d'onde, Benoît.
Sauf sur la distinction enfants / ados. C'est l'un des arguments souvent utilisés par les promoteurs de conseils pour tenter de minimiser la portée de mes analyses, et je ne suis pas d'accord. Pour deux raisons : la première, c'est que le projet politique (exercer ou s'exercer) n'est pas forcément en relation avec la tranche d'âge choisie (le choix de celle-ci est souvent un choix forcé lié à des contraintes locales et n'est pas en cohérence avec le projet, ou alors, c'est un choix visant surtout à se distinguer d'autres communes, sans que cela implique des options bien différentes sur le fond) ; la seconde raison, c'est que j'ai connu plusieurs expériences de conseils d'ados où les ados en question se comportaient comme des enfants (dans le sens d'une absence totale de critique construite, voire de critique en général, et pareil pour les projets) : il est tout aussi facile à un maire de tuer dans l'oeuf le pouvoir possible des ados que celui des enfants, et de se faire valoir grâce à une structure "verrouillée" (qu'elle soit pour enfants ou pour ados).
C'est pour cette raison que j'ai toujours tendance à ne pas trop faire le distingo. C'est pour faire la nique à ceux qui, en trop insistant sur cette différence, noient (volontairement ou non) ce qui fait leur ressemblance...


La réaction d'Eric Siena

Avant tout, cher Michel, je voudrais te remercier de m'avoir envoyé cet article dont tu m'avais parlé et que tu m'avais promis. J'ai lu avec un grand intérêt tes considérations et je te remercie d'avoir cité mon mémoire dans le paragraphe où tu décris les problèmes liés au mode de fonctionnement des conseils de jeunes. J'ai été épaté que tu en aies réussi une aussi bonne synthèse. En particulier, j'ai beaucoup apprécié de retrouver l'idée que j'essayais laborieusement d'exprimer dans les longueurs de mon mémoire et que tu résumes si bien ainsi :
"Le conseil d'enfants est présenté comme un laboratoire d'innovation pour de nouvelles formes de démocratie (directe, participative). Or il n'en est rien : les conseils de jeunes reproduisent à l'identique le mode de représentation traditionnel de la démocratie représentative. Il n'est donc pas étonnant que celui-ci provoque, à travers le processus même de délégation (par l'élection), une déresponsabilisation corrélative des électeurs et un désintérêt de leur part."
C'est bien en effet le principe de la démocratie représentative que je tentais maladroitement de remettre en question. Quant à la "déresponsabilisation corrélative des électeurs", quelle meilleure formule aurais-je pu trouver ?
Sur le processus de prise en compte de la parole des enfants - la communication en étoile dans les réunions de commission - je n'ai personnellement pas osé parler de "compétences pédagogiques limitées" à propos des animateurs. Je suis cependant d'accord et je retrouve ma pensée lorsque je te lis :
"l'animateur est le leader du groupe, c'est lui souvent qui oriente les projets."
En revanche, sur la question de l'âge qui est le sujet central de ton article, nos divergences de vues sont réelles.
Je me souviens d'ailleurs des annotations que tu m'avais renvoyées à la lecture de mon mémoire. Et sur ce point précis, pour toi essentiel, nous étions déjà en désaccord.
Tu écris dans l'introduction :
"Donner la qualité de citoyen aux enfants dès leur naissance, et en particulier la possibilité de voter, nous paraît inconcevable. Définir une majorité civique est accepté par tous comme une évidence. Pourquoi ? Les restrictions au droit de vote actuelles et passées tournent toutes autour de la même logique, celle des capacités de discernement. Ceux qui, en leur temps, ont décidé du champ d'application du suffrage universel, ont considéré que les pauvres, les femmes et les enfants n'avaient pas les capacités suffisantes pour effectuer un choix approprié. Si l'histoire a conduit nos gouvernants â remettre successivement en question les deux premiers, le critère de l'âge n'a jamais été fondamentalement critiqué : même si la majorité électorale a pu être abaissée, le principe même d'utiliser la variable "âge" pour définir cette majorité n'est jamais remis en question en France."
Tu voudrais donc que l'on fasse disparaître le critère d'âge de même qu'on a fait disparaître le critère de sexe en 1948.
Je crois que ton article renvoie d'abord à une réflexion approfondie sur les définitions des termes enfant et citoyen. Cette réflexion ne doit négliger aucun aspect : historique, juridique, sociologique, éthique, idéologique, philosophique, voire religieux.
Qu'est-ce qu'un enfant ?
Dans son acception la plus large, c'est un être humain âgé de 0 à 18 ans.
Quels points communs existe-t-il entre un nourrisson et un adolescent ?
Les tranches d'âge ont-elles un sens ?
Le critère faisant appel à une "capacité de discernement" est-il lui aussi dénué de sens ?
Un enfant doit-il être considéré dès la naissance comme un citoyen à part entière ?
Préconises-tu une extension des droits des enfants, au delà du droit de vote ?
Qu'est-ce qu'un citoyen ?
C'est une personne qui vit dans la cité. Cela suffit-il ?
Ou bien faut-il aussi qu'il participe au financement de celle-ci, en payant des impôts par exemple ?
N'y a-t-il rien de choquant à ce que des personnes qui ne participent d'aucune façon à la construction de la cité en soient non seulement des bénéficiaires mais aussi des commanditaires ou des décideurs ?
Que penserais-tu d'un examen du permis de voter comme il existe un examen du permis de conduire ?
Le droit de vote que tu envisages d'étendre aux enfants serait-il limité à certaines élections (locales, spécifiques…) ou serait-il absolu et plénier ?
Comment envisages-tu de gérer les inévitables difficultés d'application que ne manquerait pas de poser ce droit de vote des enfants ?
A ton avis, quelle utilisation les enfants en feraient-ils ?
Iraient-ils voter en masse ou bien seraient-ils les champions de l'abstention ?
Ne risque-t-on pas d'ouvrir ainsi la porte aux démagogues de tout poil ?
Sur toutes ces questions, nous n'aurions manifestement pas les mêmes réponses.
Je serais intéressé de connaître les différentes réactions que ton article n'aura pas manqué de susciter.
Sur les enjeux de ton article :
Au-delà de ce que tu écris et qui peut paraître parfois provocateur, radical ou extrémiste, on peut tenter une deuxième lecture de ton article, une lecture en filigrane. Ce message codé, ce sens caché peut toujours être démenti puisqu'il n'est pas affiché ouvertement. A toi donc de me dire ce qu'il en est réellement et de me renvoyer, le cas échéant, à ma paranoïa aiguë.
Tu proposes une option radicale qui supprimerait purement et simplement le critère d'âge (tout en comptant sur une régulation naturelle qui ferait que l'enfant ne serait pas élu dans les faits, puisque tu précises : "Aux électeurs de trancher s'ils estiment qu'il n'a pas assez d'expérience pour remplir les fonctions d'élu.").
Ne peut-on voir ici un moyen de se placer en bonne position avant de commencer une négociation visant à abaisser l'âge de la majorité électorale ?
Enfin, en conclusion, tu écris :
"Aujourd'hui, avec notre système électoral qui se dit "démocratique", compte tenu de l'absence des mineurs, et de toutes les autres formes d'exclusions, les maires de nos villes règnent sur une population dont seul le sixième les a portés au pouvoir. Est-ce encore admissible ?"
Dans ces autres formes d'exclusion que tu évoques, comment ne pas songer à celle liée à la nationalité ? L'étape suivante serait donc sans doute la suppression du critère de nationalité. En d'autres termes, le droit de vote pour les étrangers. Si je me trompe, tu me corriges. Merci.
"Si tu diffères de moi, loin de me nuire, tu m'enrichis." Koudbi Koala
Nous avons sans doute des visions différentes. Est-ce une raison de nous séparer ?
Je préfère y voir une occasion de débattre avec toi.
Avec le sens que je donne au débat. C'est-à-dire sans chercher à convaincre. Je veux exposer mon point de vue, expliquer comment "ça" fonctionne dans ma tête. Ensuite je veux écouter, comprendre comment "ça" fonctionne chez l'autre.
J'attends l'argument qui me fera changer de camp. Je ne cherche que le plaisir de me laisser séduire par une argumentation solide qui me fera évoluer.
Car je ne veux pas confondre sens critique et opposition systématique : il faut savoir aussi se laisser convaincre. Retrouver le plaisir perdu de se laisser envahir par la vérité de l'autre. Avoir l'humilité d'admettre un argument nouveau. Remercier même son contradicteur de nous avoir fait découvrir un aspect qui nous avait échappé. Accepter le changement intérieur, accepter en somme de se laisser transformer par l'autre.
"Parler, c'est échanger, et c'est changer en échangeant." (Kerbrat-Orecchioni, 1990, p.24, citée par Alex Mucchielli dans Les sciences de l'information et de la communication, p.15)
Dans l'attente du plaisir de te lire et de poursuivre cette conversation, je te prie de bien vouloir agréer, cher Michel, l'expression de ma très cordiale amitié.

La réponse de Michel Koebel
Eric,
Toutes tes réflexions et interrogations me semblent non seulement intéressantes, mais fondamentales pour comprendre la société dans laquelle nous vivons.
J'essaierai de te répondre dans l'ordre que tu as adopté toi-même pour me répondre.
1) Sur la définition de l'enfant
En prenant une "définition large" comme tu le suggères, le risque est de s'inféoder à une définition juridique de la notion et du même coup d'écarter toutes les autres. Pas que je pense qu'elle soit meilleure ou moins bonne qu'une autre, mais parce que définir, c'est quelque part "en finir" avec l'interrogation et ses vertus de fécondité dans la réflexion. Et je répète que c'est trop facile de définir l'enfance ou la jeunesse par des limites d'âge.
Ensuite, entre un nourrisson et un adolescent, y a-t-il des différences ? Tout dépend du point de vue duquel on se place. Il existe au moins un domaine dans lequel il n'y a aucune différence entre les deux, c'est sur le plan génétique. Ensuite, dans d'autres domaines comme l'anatomie, la physiologie, on peut bien entendu voir de nombreuses différences. Si on aborde la psychologie, certains grands chercheurs ont bien tenté de faire correspondre certains âges avec des stades de maturation. Cela fonctionne au tout début de la vie ; c'est beaucoup moins net après quelques années. De nombreux auteurs remettent en cause la correspondance mécanique entre âge et stade, qui semble toute relative. Si on passe au plan sociologique, il y a certainement plus de différence entre des nourrissons élevés dans des milieux sociaux éloignés dans l'espace social qu'entre un nourrisson et un adolescent d'un même milieu social.
"Les tranches d'âge et leur utilité / légitimité..."
Vaste sujet ! Je l'aborde dans mon article, certainement pas complètement. Toute l'organisation du système scolaire est liée à ce regroupement d'âges identiques, sous prétexte que l'âge serait le seul critère qui définit la maturité intellectuelle (et par souci de simplification du système aussi certainement). Mais comment interpréter alors les redoublements (avec leurs effets désastreux) ? Et les "sauts" de classe pour les meilleurs ? Ou encore les initiatives particulières pour les "surdoués" ?
Il me semble que ces dysfonctionnements sont l'un des signes de l'inadéquation entre les critères "âge" et "maturité intellectuelle". Reste à savoir si un meilleur système est possible. Si les avantages pédagogiques d'un regroupement par niveau de maturité avantagent encore plus les meilleurs, c'est raté. Mais si l'argumentaire est l'égalité républicaine devant l'école, c'est raté aussi en grande partie, parce que le regroupement par niveau est déjà en partie répandu du fait du système de répartition des élèves dans les établissements : la carte scolaire se base sur la répartition géographique des habitants pour garantir son impartialité. Or non seulement la géographie est éminemment sociale (les quartiers sont pour la plupart caractérisés socialement), mais en plus on assiste là aussi à de fréquentes "exceptions" (qui font l'objet de stratégies élaborées par les parents, du moins par ceux qui ont les moyens de les mettre en oeuvre, capacité qui est aussi inégalement répartie socialement). Sans parler du recours à l'école privée (pour certaines catégories ou quand les stratégies publiques échouent). Sans parler non plus de la suite de la scolarité, où la spécialisation des établissements et des filières fait le reste.
"Le critère faisant appel à une « capacité de discernement » est-il lui aussi dénué de sens ?"
Logiquement, je pense qu'effectivement ce critère n'est pas dénué de sens, encore faut-il s'interroger sérieusement sur cette notion de discernement. Elle pose tout le problème de la hiérarchie des valeurs qui est en cours dans notre société, et des limites de l'acceptable et de l'inacceptable. Qui va définir ces valeurs et les limites ?
J'en arrive logiquement au problème de la citoyenneté : "Un enfant doit-il être considéré dès la naissance comme un citoyen à part entière ?"
Ma réponse partira de la réalité sociale aujourd'hui : dans le système actuel, on voudrait nous faire croire que, à la majorité électorale, un individu peut être un citoyen à part entière (aussi bien par rapport à ses droits que par rapport à ses devoirs). Or, les profondes inégalités sociales qui traversent toute société (inégalités devant la justice, devant l'école, devant le droit au travail, au respect de la communauté, etc.) me font affirmer que cette "citoyenneté à part entière" n'existe pas de manière égalitaire dans la société. Et je ne pense qu'aucun système ne pourrait y parvenir totalement. Face à ce constat, si l'on essaie de tendre vers plus d'égalité, ce n'est certainement pas en se voilant la face et en faisant croire que cette égalité républicaine est garantie par un traitement égal par les institutions ! C'est justement le contraire : il faut traiter "inégalement" les situations pour redresser ces inégalités socialement inscrites dans les individus, dans les familles, dans les quartiers, dans les pays...
Et, pour revenir à notre histoire d'âge, ce n'est certainement pas en faisant croire que l'égalité devant la loi est garanti par le critère d'âge. De ce fait, je pense qu'il faudrait effectivement dès la naissance considérer l'enfant comme citoyen, et mettre en oeuvre des efforts pour permettre à tous (et pas seulement à ceux qui sont "plus égaux que les autres", selon la formule de Coluche...) d'accéder progressivement (en fonction de leur volonté aussi) à une plus grande conscience humaine, sociale, politique. Vaste programme...
"Préconises-tu une extension des droits des enfants, au delà du droit de vote ?"
Il se trouve que la France politique et éducative, en s'interrogeant sur les droits de l'enfant, s'est bel et bien fait devancer (et de loin) par le secteur économique : les stratégies commerciales à son égard, en créant des besoins impérieux de consommation, a fortement influencé le droit à consommer, d'avoir un compte épargne, un chéquier, une carte bancaire, un téléphone portable, sans parler de toutes les autres habitudes de consommation liées à l'alimentation, les vêtements, les loisirs. Les droits des mineurs dans le secteur de la consommation se sont imposés bien avant que la politique ne s'y intéresse (peut-être même qu'elle s'y intéresse parce qu'elle acquiert, par le secteur économique, un poids de plus en plus important). Or dans une société de consommation, consommer, c'est exister. Si les jeunes ne s'intéressent que si peu à la politique (au sens large), c'est certainement avant tout parce que la politique ne les fait pas exister, du moins de loin pas autant que ce qu'apporte l'argent et son utilisation. [Je ne reprends ici qu'une idée que j'avais déjà développée dans : Vulbeau (Alain) (dir.), La jeunesse comme ressource, OBVIES-Paris 8, Ed. Erès, 2001 (p. 63) : "Si l’enfant semble devenir précieux politiquement, il a été courtisé avec une bonne longueur d’avance par les banques, les assurances, et les autres fournisseurs de biens et de services. L’enfant est un consommateur avant d’être un citoyen. Il aura gagné son statut économique avant de gagner son statut politique."]
Cela ne répond pas vraiment à ta question. Il est vrai qu'en faisant une proposition (celle de considérer les enfants comme des citoyens dès la naissance), on s'engouffre dans un débat politique sans fin, et dont personne n'aura jamais le dernier mot. Et on mélange analyse scientifique et croyances personnelles (ou collectives), réflexion critique et débat politique. Je ne rentrerai pas trop avant dans ce débat-là.
2) Sur la définition du citoyen
En suivant ma logique d'analyse, tu comprendras donc que je ne vois effectivement rien de choquant, non, à ce que l'on permette à des individus ne contribuant pas financièrement aux ressources d'une collectivité par l'impôt, de participer aux instances décisionnaires de celle-ci. Pourquoi ? Parce qu'ils y contribuent déjà par leur simple existence. Parce qu'ils lui apportent, au moins potentiellement, des richesses non financières. Parce qu'ils contribuent à façonner sa culture (même s'ils sont aujourd'hui largement dominés).
Parce que, pour moi, donner de l'argent, c'est un élément, peut-être nécessaire, mais certainement pas suffisant pour faire vivre et évoluer une communauté ou une collectivité.
Tu parles de participer à la "construction de la cité", et je comprends bien que l'argent n'est pour toi aussi qu'un élément de cette construction.
Je suis d'accord avec toi pour penser qu'il faudrait un aspect volontaire dans la participation aux décisions qui engagent l'avenir d'une communauté. Mais qui décidera de ce que l'on peut appeler la bonne participation, qui définit ce qui est un apport, qui jugera que la critique apporte quelque chose ? J'en viens au "permis de voter". Parfois, je me prends effectivement à penser que, si les campagnes électorales laissent fleurir les mensonges et le culte du paraître, c'est que le système démocratique actuel fonctionne ainsi : beaucoup de nos concitoyens laissent parler leur ethos de classe comme dirait Bourdieu, et s'attachent au paraître, plus qu'aux idées, plus à leur intérêt personnel et immédiat qu'à l'intérêt collectif ou général (s'ils existent !) et à long terme... Et je me prends effectivement à penser qu'il faudrait des barrages dans l'accès au vote et dans l'accès à la candidature, où serait jugées les compétences à exercer ces droits et ces fonctions. Mais je m'arrête bien vite de rêver : qui définirait les critères ? Selon quelle culture de référence ? Qui ferait partie des jurys ? Badaboum... on retombe dans la confiscation inéluctable par quelques-uns du droit de définir les compétences des hommes de pouvoir. Ce serait instaurer un fonctionnariat politique, avec des contrats à durée déterminée. Serait-ce une bonne chose ?
Finalement, j'en reviens à mes amours de jeunesse. Je suis un des nombreux passionnés de Philip K. Dick. Un de ses premiers ouvrages s'appelait "Loterie solaire" (publié en 1954). Le président était tiré au sort dans la population, et il ne pouvait se soustraire à cette tâche (ingrate). [Mais il se trouve que la loterie était truquée, on n'en sort pas...]
Pour en revenir à ma proposition de départ, celle de permettre à chaque enfant qui le souhaite de s'inscrire sur les listes électorales et de participer au vote, je pense que cela poserait effectivement quelques problèmes :
- faudrait-il savoir lire et écrire pour pouvoir s'inscrire ? ...mais tous les adultes le savent-ils ? Les refuse-t-on pour autant ?
- les enfants seraient-ils manipulés par leurs parents ? ...parce qu'ils ne le seraient pas en temps normal ?
Concrètement, je pense que ces problèmes seraient marginaux. Et que peu d'enfants s'inscriraient. Mais ça ne fait rien.