Deux nationalités concurrentes à Samarkand :
lutte symbolique pour l’identité d’une ville

Sophie MASSOT
sophiealdric (AT) yahoo.fr ou sophie.gosselin (AT) sciences-po.org

 

Samarkand : une ville ouzbèke tadjikophone

L’Ouzbékistan a fait partie jusqu’en 1991 de l’URSS et l’héritage soviétique y est encore présent aujourd’hui à plus d’un titre. Entre autres, le découpage stalinien des républiques d’Asie centrale a été maintenu à la chute de l’Union, malgré les contestations dont il faisait l’objet : ainsi Samarkand, ville historiquement considérée comme tadjike, appartient malgré tout à l’Ouzbékistan et reste au cœur d’une lutte identitaire.

Avant 1991, la ville était peuplée par de nombreux Tadjiks mais par peu d’Ouzbeks. Ces derniers, habitant dans les villages alentour, se rendaient à Samarkand pour effectuer des achats et s’y sentaient étrangers et malvenus. A partir de l’indépendance, la paupérisation croissante des campagnes a engendré un important exode rural et a poussé de nombreux Ouzbeks des villages vers la ville pour y chercher du travail, d’autant que de nombreux postes avaient été laissés vacants par le départ des Russes ayant regagné la métropole.

Par ailleurs, une politique d’« ouzbékisation » étant menée par le président Islam Karimov depuis son accession au pouvoir, les Ouzbékistanais(1) de nationalité non-ouzbèke sont défavorisés. Dans ce nouveau contexte, les Ouzbeks des villages se sentent en droit de reconquérir Samarkand et de la considérer comme leur, n’hésitant pas à renvoyer les Tadjiks à leur statut de minorité.

Dès lors, une lutte symbolique se met en place entre les deux groupes ethniques, débouchant parfois sur des conflits ouverts. Ouzbeks et Tadjiks, qui estiment lors des entretiens privés être « issus d’un même peuple », ne cessent publiquement de mettre en avant leurs différences, qu’elles soient linguistiques, physiques, professionnelles, liées au caractère ou encore au lieu de naissance.

Ce rapport interethnique est spécifique, puisqu’il ne concerne que les Tadjiks et les Ouzbeks, alors que Samarkand est une ville cosmopolite où se côtoient entre autres des Kazakhs, des Russes, des Coréens, des Tatars, des Kirghiz. Il confirme l’hypothèse avancée par F. Barth(2) qui estime qu’une ethnie ne peut exister en soi mais que des groupes ethniques apparaissent par frottement les uns avec les autres. Ainsi, être ouzbek ne signifie rien dans un village où la population est majoritairement ouzbèke alors que l’ouzbékité revêt tout son sens dans le contexte samarkandais, où elle apparaît en opposition avec le groupe tadjik.

L’enjeu de la lutte est de taille puisque Samarkand, cité-étape historique sur la route de la Soie, est la seconde ville du pays et qu’elle est encore présentée suivant le contexte comme ouzbèke ou tadjike.

Observation participante chez des migrants ouzbeks et jeux de pouvoir

Depuis 2003, j’ai effectué trois séjours d’observation à Samarkand, soit au total six mois de terrain. Etant issue d’une formation ethnologique, j’ai utilisé pour méthode de recueil de données l’observation participante : j’ai donc vécu chez des migrants villageois ouzbeks, mon mémoire de master portant plus généralement sur la question de l’exode rural vers Samarkand. J’ai aussi effectué des entretiens avec de nombreux Tadjiks nés à Samarkand.

Les matériaux utilisés pour cette présentation sont donc des récits autobiographiques et des observations de la vie quotidienne des Samarkandais, dans des espaces (ville et villages, maison, café, marché, lieu de travail), saisons et événements (jour de repos, cérémonie religieuse, mariage, circoncision) distincts, afin de mettre en lumière les niveaux identitaires de référence : la famille, la communauté de voisinage, le mahalla (quartier traditionnel ouzbékistanais), la ville, la région et au-delà.

Ma formation en science politique me permet par ailleurs de saisir les enjeux de pouvoir et les réseaux d’influence mis en place par les différents acteurs dans leur définition identitaire et de noter l’importance de la politique d’Islam Karimov qui vise à favoriser les citoyens de nationalité ouzbèke au détriment des autres groupes ethniques. Les impacts de cette politique d’ouzbékisation sont particulièrement visibles dans la ville de Samarkand.


(1) J’utilise ce néologisme afin de distinguer la nationalité (ouzbèke) de la citoyenneté (ouzbékistanaise). Ces deux notions sont particulièrement importantes actuellement en Ouzbékistan, puisque la nationalité des citoyens est, comme à l’époque soviétique, mentionnée sur leur passeport et peut avoir des incidences sur la vie quotidienne des Ouzbékistanais, particulièrement dans la recherche d’emploi.

(2) Fredrik Barth, Ethnic groups and boundaries. The social organization of culture difference, Boston, Little Brown, 1968

 

Présentation de l’auteur

Doctorante à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris - Sciences Po, 27 rue Saint-Guillaume, 75006 Paris
Rattachée au CERI (Centre d’Etudes et des Recherches Internationales)
Thèse en cours sur les migrations des Ouzbeks vers Moscou, Miami et Séoul, sous la direction de Dominique Colas